Depuis quelques semaines, je vois tourner dans mon fil d’actualité Facebook une vidéo publiée par L’Obs, et dont la putaclic le titre ravageur affiche fièrement : « Une voiture électrique pollue (presque) autant qu’un diesel ». Et depuis quelques semaines, je prends un soin tout particulier à éviter de regarder cette vidéo, parce que je sais que son contenu va m’énerver.

Or hier, un énième ami (quelqu’un d’intelligent, pourtant) l’ayant encore partagée, je l’ai finalement regardée. Et j’avais raison, ça allait forcément m’énerver.

Alors, pour ceux qui n’auraient pas envie de lire les explications ci-dessous (ce que vous devriez faire, ceci dit, c’est instructif), je vais faire un résumé succinct de ce que je pense de cette vidéo (attention, spoiler) : dans le jargon journalistique, je pense qu’on peut appeler ça un bon, gros, torchon.

Je décortique, tu décortiques, nous réfutons

J’avoue que quand j’ai regardé cette fameuse vidéo, j’ai directement tiqué sur deux choses : la mention de « métaux rares » (ou « terres rares » – sans jamais préciser lesquels, d’ailleurs) et la citation – vague – d’une seule et unique source, un rapport de l’ADEME.

En gros, si je résume la vidéo (Monsieur Boumal, si vous me lisez, merci de m’avoir si bien enseigné), j’en retiens principalement deux choses :

  • les voitures électriques polluent presque autant que les voitures thermiques
  • les métaux rares, produits principalement par la Chine dans des conditions environnementales terrifiantes, sont indispensables aux voitures électriques

Partons donc de ces deux arguments, et analysons un peu tout ça.

Émissions de carbone

La première phrase de cette vidéo publiée par l’Obs est, je cite : « Une voiture électrique, sur l’ensemble de son cycle de vie, émet presque autant de carbone qu’un véhicule diesel. C’est une étude de l’ADEME, l’agence de l’environnement, qui le dit ».

Bon. Je dois vous dire quelque chose : ça commence mal, votre truc. Ca commence mal parce qu’en fait, toute cette vidéo repose sur un postulat de base erroné. Ou plutôt, obsolète.

Car ce que le journaliste oublie de dire, c’est qu’il cite vraisemblablement l’étude que l’agence a publiée en 2016, basée sur des données de 2012. Alors oui, sauf que cette même Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie a publié, cette année, une nouvelle étude dont la conclusion est tout autre : les voitures électriques sont 2 à 3 fois moins émettrices de CO² qu’une voiture thermique équivalente.

Je vous avais dit que ça commençait mal.

De la nécessité des métaux rares

Ensuite, on nous explique que, je cite encore : « Une voiture électrique ça nécessite, pour être produite, notamment des métaux rares ». Pire, on nous parle de catastrophe environnementale, de pollution inimaginable, de cancer <insérez ici des photos de zones industrielles chinoises> et on nous dit que « c’est ça, la réalité de la voiture électrique aujourd’hui ». Bref, que la voiture électrique, c’est le truc le plus polluant depuis Tchernobyl (j’avoue, j’ai hésité avec Fukushima).

Alors… comment dire ? Au risque de jouer un peu les rabat-joie, une voiture électrique ne contient pas plus de métaux rares que le bon vieux diesel de grand-papy, en fait.

Certains véhicules hybrides d’ancienne génération contiennent en effet des métaux rares, car ceux-ci servaient notamment à la production des batteries NiMH (qui ne sont pas assez efficaces pour les voitures 100% électriques, en terme d’autonomie) et à la fabrication de moteurs électriques à aimant permanent, permettant des moteurs à encombrement limité dans le cadre de voitures devant inclure à la fois un moteur thermique et un moteur électrique (voitures hybrides, donc).

A l’heure actuelle, la majorité des voitures électriques (c’est le cas de la Renault Zoé, des modèles Tesla, ainsi que d’autres) ne contiennent en réalité pas plus de métaux rares que les voitures à moteur thermique. Et on parle d’une quantité très faible pour, notamment, les moteurs des essuies-glace, des rétroviseurs, et des sièges à réglage électrique.

Pour enfoncer un peu le clou, j’ai été chercher les statistiques d’utilisation des métaux rares aujourd’hui. Vous voulez vraiment savoir ? Bien : en 2017, environ 30% des métaux rares produits mondialement ont été utilisés pour la fabrication de catalyseurs dans l’industrie pétrolière, ou pour la production de pot catalytiques nécessaires aux voitures à moteur thermique.

Vous le voyez, l’argument anti-voitures électrique qui se casse gentiment la gueule ?

En dehors de cela, les statistiques montrent que 14% de ces métaux rares ont été utilisés dans le polissage du verre (écrans de télévision, optiques professionnelles, écrans de smartphones, etc) et 24% dans la fabrication d’aimants permanents (utilisés dans certaines éoliennes, et tout un tas d’appareils électroménagers, ainsi que les smartphones et autres appareils mobiles).

Du coup, assimiler la pollution extrême résultante de l’extraction des métaux rares à la production de voitures électriques est, tout simplement, totalement faux.

Production et cycle de vie

Un peu plus loin, cette vidéo nous explique que « pour construire une voiture électrique, il faut 3 à 4 fois plus d’énergie que pour un véhicule conventionnel ».

Ce n’est pas tout à fait faux, mais revenons-en à ce que j’expliquais plus haut. Vous vous souvenez, cette fameuse étude de l’ADEME ? Bien. Cette étude prend en compte la totalité du cycle de vie des voitures et donc, forcément, leur production également. Mieux encore, ce n’est pas le seul rapport allant dans ce sens, puisque l’ONG belge Transport & Environment a également publié, cette année, une étude concluant notamment que « les voitures électriques émettent, aujourd’hui, moins de CO² (qu’une voiture thermique équivalente) même en prenant en compte le cycle de vie complet, et même dans des pays où l’électricité est la moins propre ».

La notion de « aujourd’hui » est importante, car elle implique que ce bilan va encore, dans les années à venir, s’améliorer. Les récents scandales de tricherie aux émissions qui touchent quelques marques allemandes tendent à prouver une chose : les moteurs thermiques n’évoluent pas assez en terme d’écologie. L’industrie pétrolière, globalement, ne va sans doute pas devenir plus écologique ou plus « propre » – j’aurais même tendance à dire le contraire, vu les risques de pénurie qui se rapprochent. Alors que les énergies renouvelables, elles, s’améliorent avec le temps et occuperont progressivement une part plus importante du marché, ce qui rendra les véhicules électriques également plus propres, d’année en année.

Démarche globale

Ceci dit, la video de l’Obs a raison sur un point : « selon le type d’électricité que vous utilisez à la borne de recharge, votre voiture électrique va avoir un impact écologique différent ».

Évidemment. Ceci dit, d’après l’étude de Transport & Environment toujours, il n’y a actuellement que 5% des recharges (en Belgique) qui se passent sur des bornes publiques. On peut donc en déduire que la grosse majorité des conducteurs de véhicules électriques les rechargent à leur domicile, et j’ose espérer que toute personne faisant la démarche d’investir dans une voiture électrique pour son aspect écologique fera également la démarche de s’affilier à un fournisseur d’énergie la plus « verte » possible d’une part, et si possible, d’investir dans des panneaux photovoltaïques lui permettant de générer ne serait-ce qu’en partie l’énergie pour sa voiture, d’autre part. Cette démarche globale (tant écologique qu’économique) me semble être la plus logique… et la plus intéressante.

Pour en savoir plus…

Explications concernant les metaux rares, et sources de cet article

Les métaux rares

Qu’est-ce qu’un métal rare ?

Les « métaux rares » ont été catégorisés comme tels dans le tableau de Mendeleïev parce qu’ils ont été découverts relativement récemment et qu’à l’époque, leur extraction était difficile compte tenu des technologies disponibles. Ces métaux rares, souvent mélangés avec d’autres métaux ou avec de la terre, incluent le Scandium, l’Yttrium, le Lanthane, le Cérium, le Praséodyme, le Néodyme, le Prométhium, le Samarium, l’Europium, le Gadolinium, le Terbium, le Dysprosium, le Holmium, l’Erbium, le Thulium, l’Ytterbium et le Lutécium.

Les métaux rares… ne sont pas vraiment rares

En réalité, ces métaux n’ont rien de rare. Ils sont même beaucoup moins rares sur notre planète que bien d’autres métaux utilisés couramment, tels que l’or et l’argent. On estime en fin 2017 que la réserve de métaux rares mondiale s’élève à environ 110 millions de tonnes. Compte tenu de la production actuelle, on en a donc encore pour 846 ans avant épuisement. Ca va d’aller, j’ai envie de dire.

A titre de comparaison, il ne reste que 31 années de réserves de Cuivre et 26 années de Nickel avant que tous les gisements connus soient épuisés (toujours compte tenu de la production annuelle actuelle).

Alors certes, on peut envisager que la production annuelle augmentera avec le temps (bien que celle-ci soit assez stable depuis au moins 2010), mais il est aussi possible qu’il existe des gisements encore inconnus.

Les métaux rares proviennent majoritairement de Chine

Oui, et… non. Les chiffres officiels ne sont pas clairs, mais on estime que la Chine détient entre 30 et 37% des réserves de métaux rares. Ce n’est certes pas négligeable, mais ce n’est pas la majorité des réserves actuelles. Ceci dit, compte tenu des normes environnementales mises en place dans beaucoup de pays producteurs de métaux rares, la production globale de ceux-ci a basculé progressivement, ces dernières années, vers la Chine – pour la bonne et simple raison que les autres pays producteurs ne pouvaient à la fois s’adapter aux nouvelles normes écologiques, et garder un tarif de vente suffisamment concurrentiel par rapport à nos voisins chinois, nettement moins regardant quand il s’agit d’écologie.

Le résultat est qu’à l’heure actuelle, la Chine produit en effet environ 95% des métaux rares du globe. Ceci dit, elle réduit son taux d’exportation progressivement depuis des années. En 2012, la Chine n’a exporté que 12.000 tonnes de terres rares contre 70.000 tonnes en 2003 – ce qui implique que celle-ci consomme la majorité des terres rares qu’elle produit.

Axel

Axel

Geek polyvalent à temps plein. Je code, j'écris, je clique. Une roue, deux roues, quatre roues - et deux pieds. Chanceux : J'aime ce que je fais, et je fais ce que j'aime.